L’expression « cuisine africaine » lance une causerie sur le choix du déterminant. Entre La ou Les, la discorde est installée. L’art de préparer les aliments sur le continent africain crée une controverse sémantique. Celle-ci questionne d’autres paramètres.
Le débat fait rage sur l’article le plus probant devant le groupe de mots « cuisine africaine ». Doit-on dire La ou Les cuisines africaines ?
« Un jour quelqu’un m’a demandé, qu’est-ce que je peux dire de la cuisine africaine? Et j’ai répondu, elle n’existe pas » raconte Nathalie Brigaud Ngoum, cheffe cuisinière et auteure du livre Mon imprécis de cuisine. Elle pousse le sujet plus loin en répondant à son interlocuteur, « est-ce que vous pouvez me parler de la cuisine européenne ? ». A cette réponse, point eu besoin de développer davantage. Cette expérience vécue, il y a quelques années, lors d’une table ronde pour cette cheffe d’origine camerounaise, traduit la complexité du sujet et la divergence quant au choix de l’article. Alors il y a palabre*.
Les Histoires définissent le déterminant
L’idée de définir le type de déterminant devant le mot « cuisine africaine » ne semble pas évident. « L’Afrique est un continent, pas un pays ». Est-ce qu’on augmente le volume ou bien?* C’est l’un des arguments souvent avancés par les chefs interrogés sur la question pour justifier l’utilisation de l’article défini « Les ». Les 54 pays qui constituent ce continent, aujourd’hui, ont une Histoire avec un grand H. La mémoire historique de ces territoires que cela soit l’esclavage, la colonisation pour ne citer que ceux-là, explique entre autre la multiplicité des cuisines. « Des pays tels que le Gabon, la République Démocratique du Congo (RDC), la République du Congo et l’Angola, historiquement faisaient partie du même royaume. Le Gabon a été colonisé par la France, la RDC par la Belgique, l’Angola par le Portugal. Même si tous ces pays partagent les mêmes plats, ils ont évolué de façon différente à cause de leurs Histoires respectives. Donc leurs cuisines ont également été modifiées » argumente la cheffe privée à domicile et consultante, Anto Cocagne. Face à cet exposé, « Les cuisines africaines » est l’appellation la plus correcte pour celle qui présente des volets dans l’émission, Echappées belles sur France 5.
Des ingrédients similaires, des cultures culinaires différentes
Cette qualification est partagée par la cheffe du restaurant Rouge à Nîmes, Georgiana Viou, 1ère étoile au guide Michelin 2023. « Il y a la cuisine béninoise, sud-africaine, congolaise, tunisienne, éthiopienne, rwandaise. On a l’Afrique du Nord, l’Afrique de l’Est, l’Afrique de l’Ouest, l’Afrique centrale, l’Afrique du Sud. Juste dans ces cinq parties de l’Afrique, il n’y a pas une cuisine africaine mais des cuisines africaines. Et des éléments comme le positionnement géographique, la météo, les saisons influent sur les cuisines de ce continent. L’accès à la mer, par exemple, peut être un facteur qui joue dans la définition de la cuisine d’une région » explique la jurée de la nouvelle version de l’émission MasterChef diffusée en 2022 sur France 2.
Des ingrédients, des produits se retrouvent dans plusieurs pays du continent. « Mais chaque pays a une façon différente de les cuisiner. Car chaque pays a sa culture culinaire même si les ingrédients sont les mêmes » souligne Nathalie Schermann, la cheffe cuisinière et fondatrice de l’épicerie fine africaine, Joe & Avrels. Pour cette cheffe d’origine congolaise, l’article défini au pluriel, « Les », est également plus approprié pour spécifier les cuisines africaines. Ces arguments ne mentent pas*.
« La source c’est juste l’Afrique »
Pour le chef traiteur, Nerry Lianza, « ce qui prime c’est l’unité ». Alors l’article « Les » n’a pas sa place. Mais c’est comment?* Spécialisé dans le style culinaire afro-fusion, il a conscience que l’Afrique est un continent sur le plan géographique avec une cinquantaine de pays. Mais il préfère la percevoir comme une entité. « Je ne veux pas diviser. L’Afrique c’est l’Afrique. Que cela soit Est, Sud, Ouest, Nord. La source c’est juste l’Afrique ». D’origine congolaise et cap verdienne, ce chef dans l’évènementiel, basé entre le Luxembourg et la Belgique préfère l’utilisation du terme « La cuisine africaine ». « Dire les cuisines africaines c’est diviser à nouveau, montrer que nous sommes divisés » précise-t-il. C’est djinzin* ici!
La consultante culinaire et blogueuse sous le pseudonyme Envolées gourmandes, Nathalie Brigaud Ngoum, souligne l’idée qu’à « force de mettre les choses au singulier, cela donne l’impression d’un fourre tout. Qu’il n’y a pas de diversité. Juste en parlant de la cuisine du Cameroun, celle-ci à elle seule est évoquée au pluriel par les Camerounais eux-même » lâche-t-elle en riant. Ekié* les kamers*.
Sur ce point, la cheffe Anto Cocagne la rejoint en appuyant sur le fait que « chaque pays africain a autant de cuisines que de groupes ethniques ».
Face à ce palabre* sur le mot introduisant la notion cuisine africaine, le nombre, ici le pluriel, semble prendre le pas. Je dépose ça ici* seulement.


