À travers quatre panels engagés, le sommet AfroFood & Conscience a réuni cheffes, entrepreneures, nutritionnistes et acteurs de terrain autour d’une même ambition : faire de l’alimentation africaine et afro-descendante un levier de souveraineté culturelle, d’innovation durable et de narration contemporaine.
Du champ à l’assiette, ce sommet a esquissé les contours d’un récit plus juste, structuré et ambitieux de l’AfroFood.
Affirmer nos identités alimentaires, un acte souverain
Le constat est clair et fort : l’alimentation africaine est un enjeu de souveraineté, autant culturelle que symbolique. Les échanges lors de ce premier panel ont mis en lumière une réalité partagée : les cuisines africaines ne manquent ni de richesse ni de diversité, mais souffrent d’un déficit de reconnaissance, de narration et de transmission structurée.
Pour Audray Akakpo de NutriAfrik, le problème ne réside pas dans les produits — céréales, tubercules, légumes-feuilles riches sur le plan nutritionnel — mais dans la manière dont ils sont perçus et valorisés. D’où l’urgence d’une pédagogie accessible, adaptée aux contextes, sans renier le socle culturel.
La transmission est au cœur du travail d’Aistou Cuisine et de Nathalie d’Envolées Gourmandes Academy, qui déconstruisent une vision réductrice des cuisines africaines et rappellent la diversité des techniques, des usages et des savoir-faire, sans folklore.
Avec Maimouna Kanté de Maison Kanté, l’affirmation identitaire devient un acte politique : revendiquer des produits africains premium, assumer une identité visible et exigeante, c’est aussi croire en la valeur de ses propres terroirs.
Enfin, la cheffe Sonia Marty Sokouri de Black Culinaria a ouvert la réflexion sur la haute gastronomie africaine, appelant à maîtriser les codes internationaux sans trahir l’âme des cuisines.
Ce panel a rappelé une évidence : la cuisine est intime, émotionnelle et vivante. L’affirmer, c’est inscrire l’AfroFood dans une modernité consciente et assumée.
Les superaliments africains pour nourrir le futur de la planète
Mise en lumière le potentiel stratégique des ingrédients africains face aux défis nutritionnels, climatiques et sociétaux mondiaux avec le deuxième panel. Fonio, moringa, hibiscus, baobab, mil ou niébé : ces aliments, souvent qualifiés de superaliments, allient densité nutritionnelle, résilience climatique et savoir-faire ancestraux.
Les interventions ont souligné un paradoxe : si ces produits rivalisent — voire surpassent — le quinoa ou le matcha sur le plan nutritionnel, ils restent peu visibles faute de recherche vulgarisée, de pédagogie et de narration adaptée aux standards internationaux. Pour la fondatrice de RM Nutrition, Raïssa Mullenda, manger végétal en Afrique n’est pas une tendance importée, mais un retour aux racines d’une alimentation historiquement majoritairement végétale.
La question du sourcing responsable a occupé une place centrale. Assitan Diarra d’African Quality Sourcing et Luka Noudjindolo de la marque Eat Funni, ont insisté sur la structuration des filières, la traçabilité, la juste rémunération des productrices — souvent des femmes — et la transformation locale comme leviers de création de valeur durable.
Avec Keyaa Super foods, Yolaine Eleka-Vienne a rappelé l’importance du plaisir, du goût et de l’expérience pour déconstruire les préjugés sur la qualité des produits africains, tout en appelant à une plus grande fierté et consommation locale.
Ce panel a affirmé une conviction forte : les superaliments africains ne sont pas une mode, mais une solution d’avenir, à condition de fédérer les acteurs, élever les standards de qualité et reprendre la maîtrise du récit, « du champ à l’assiette ».
Cuisines afro-descendantes : créativité, influences et storytelling
Ce troisième panel a exploré la puissance créative et narrative des cuisines afro-descendantes, à la croisée des héritages africains, des diasporas et des influences mondiales. Cheffes, pâtissiers et créateurs culinaires ont partagé une même conviction : l’enjeu n’est pas de choisir entre tradition et fusion, mais de maîtriser le récit.
Joan Yombo du MiamShow a souligné l’urgence de codifier, documenter et raconter les cuisines afro-descendantes pour leur donner une centralité culturelle durable, à l’image de ce qu’ont fait d’autres nations. Sans narration structurée, la créativité foisonnante perd en impact.
Les chefs ont illustré cette approche par leurs pratiques : réinterprétation gastronomique de plats traditionnels avec Senda Waguena, de pâtisseries comme espace de mémoire et d’innovation avec Le Pâtissier du désert, cuisine événementielle afrofusion comme levier de démocratisation avec Ingrid Daho et Fatoumata Meite. Tous ont insisté sur la pédagogie, l’accompagnement des convives et la valorisation des produits — huile de palme non raffinée, feuilles, tubercules, fruits oubliés — souvent diabolisés ou méconnus.
Au fil des échanges, la cuisine est apparue comme un outil d’affirmation identitaire, de transmission et de soft power. En racontant leurs histoires à travers l’assiette, ces chefs montrent que les cuisines afro-descendantes ne sont ni marginales ni folkloriques, mais pleinement inscrites dans une modernité créative, exigeante et universelle.
Distribuer l’AfroFood autrement : nouveaux circuits, nouvelles ambitions
Ce dernier panel a abordé l’un des nœuds de l’AfroFood : la distribution. Comment sortir du seul cadre des « boutiques exotiques » et permettre aux produits africains d’accéder à des circuits plus larges — du B2B à la grande distribution — sans perdre en qualité ni en sens ?
Avec Bao Supermarché, Sona Muluala a raconté la création d’un supermarché pensé pour répondre aux besoins des foyers afro-créoles, avec des produits conformes aux normes européennes, à prix compétitifs. Elle a insisté sur un enjeu majeur : l’industrialisation et la standardisation, encore trop faibles en Afrique, qui limitent les volumes, la régularité et donc le référencement. Pour sécuriser l’approvisionnement, Bao a dû aller jusqu’à mettre en place des unités de transformation et renforcer les contrôles qualité et la traçabilité.
Nima Fairly de Sona-Khadi Ndiaye agit comme facilitateur en sélectionnant des marques africaines capables de répondre aux attentes du marché européen (bio, traçabilité, stratégie, storytelling) via un modèle hybride, principalement B2B. De son côté, Bazar exotic Nguele de Cédric d’Almeida Beningo Compass vise l’entrée en GMS, en rappelant la réalité du secteur : référencement payant, marges fortes, logistique lourde, marketing en magasin et délais de paiement contraignants.
Tous s’accordent : le potentiel est immense, mais la clé réside dans la structuration des filières, la transparence sur les volumes, la qualité, et un récit cohérent « du champ à l’assiette », pour toucher au-delà de la diaspora.
L’AfroFood, un pouvoir
AfroFood & Conscience a mis en lumière une évidence trop longtemps ignorée : l’alimentation africaine et afro-descendante est un enjeu de pouvoir, de récit et de souveraineté.
Elle ne manque ni de ressources, ni de créativité, ni de solutions — mais de structuration, de visibilité et de narrations portées par celles et ceux qui en sont les héritiers.
Des terroirs aux assiettes, des cuisines familiales à la haute gastronomie, des champs aux circuits de distribution, ce sommet a montré que l’AfroFood est un écosystème vivant, capable de répondre aux défis contemporains, à condition d’en élever les standards et d’en assumer pleinement l’ambition.
Affirmer nos identités alimentaires, ce n’est pas regarder en arrière : c’est écrire le présent et préparer l’avenir.


